Grande entrevue avec Gérald Larose, engagé pour une solidarité qui se donne les moyens de ses ambitions. Organisateur communautaire, dirigeant syndical, professeur d’université, dirigeant d’une grande coopérative et militant internationaliste.

Parmi les membres fondateurs du Fonds Solidarité Sud, Gérald Larose est sans aucun doute celui qui a connu le plus d’exposition médiatique pendant sa carrière.

Il est impossible dans le cadre de cette grande entrevue de rendre compte de la totalité du riche parcours de Gérald dont le fil conducteur a été son engagement continu à œuvrer pour un monde meilleur dans les différents domaines de la vie collective: social, communautaire, syndical, économique, politique…  En attendant sa biographie exhaustive en préparation, il nous est permis d’en dresser quelques composantes significatives pour le bénéfice de nos membres et donateurs.

Après avoir fait ses premiers pas comme prêtre ouvrier à Montréal, dans la période de changement social la plus effervescente que le Québec ait connue, il amorce à la fin des années 1970, une longue carrière de 20 ans comme principal dirigeant de la CSN, une des plus importantes centrales syndicales du Québec, où il est au cœur des débats de société et des enjeux économiques qui traversent et bouleversent la société québécoise. Il connaît ensuite une troisième vie à partir du début des années 2000 comme professeur en travail social à l’UQAM, où en plus de ses fonctions de recherche et de formation en organisation communautaire et en économie sociale, il assumera plusieurs mandats de consultations publiques, dont la Politique d’Action communautaire autonome, l’Avenir du français, la souveraineté. Il collaborera aussi à des émissions d’information et de débats publics à la radio et à la télé privée et publique. Mais surtout, au plan de son engagement social, il sera et est depuis plus de 20 ans à la direction de la Caisse d’économie solidaire Desjardins et ce encore aujourd’hui. Pour développer au mieux l’économie solidaire québécoise et international.

À la lecture de cette grande entrevue, vous découvrirez, à chacune des étapes de son parcours, un homme engagé pour une solidarité (nationale et internationale) qui se donne les moyens de ses ambitions.

Né en 1945, Gérald a grandi dans le petit village de Bury, en Estrie, au sein d’une famille de 11 enfants, où il a appris dès la plus tendre enfance ce que c’était que de penser et agir en collectif.

Comme au village de Bury, il n’y avait pas de collège pour entreprendre des études classiques, il entre au Séminaire rédemptoriste Saint-Alphonse de Sainte-Anne-de-Beaupré en 1959. L’influence de deux oncles du côté maternel, qui étaient alors encore membres de cette communauté, a orienté son choix vers cette institution gérée comme il se doit à l’époque par les communautés religieuses. Les Rédemptoristes étaient une grande et très vieille communauté d’origine européenne, avec des ramifications à travers le monde, et des orientations nettes vers l’action auprès des pauvres et l’action sociale ouvrière.

Les associations étudiantes : « c’est comme ça que ça commencé! » 

« J’ai adoré le cours classique pour le parascolaire, mais le scolaire était aussi très intéressant! Il faut dire qu’on était dans une période, « révolutionnaire » : dans l’Église avec Vatican II, dans la société québécoise avec la Révolution tranquille. C’était effervescent, bouillonnant même!  Le collège classique, ça a été un espace de liberté. Sur un grand tableau, le directeur mettait des articles du Devoir et du bulletin de la Jeunesse Étudiante Catholique (JEC). Je lisais tout. » 

En 1961, il s’inscrit à un camp de la JEC à Saint-Alphonse-de-Rodriguez sur la formation des associations étudiantes avec un ami, Denis Larochelle (devenu par la suite compositeur et musicien, accompagnant parmi d’autres Monique Leyrac et Clémence Desrochers). Après cette formation, Gérald a mis en place l’Association générale des étudiants du séminaire Saint-Alphonse, ce qui constitue le commencement de sa pratique d’organisation collective. 

Rappelons que c’est la période de la Commission Parent (1963 à 1966), de la création du ministère de l’Éducation (1964), avec le projet de création des cégeps.

« Les communautés religieuses de la région de Québec avaient décidé de devancer les cégeps et créer le Séminaire Saint-Augustin à Cap-Rouge. Voyant venir ça, j’avais fait le tour des associations étudiantes et rencontrer des étudiants dans tous les séminaires pour préparer la création de l’Association générale des étudiants du Séminaire Saint-Augustin. Dès son ouverture, en septembre 1965, il y avait une association étudiante dont j’avais rédigé les statuts et règlements. »

Études en théologie : pour comprendre le monde

Gérald termine son cours classique en 1966. Son choix de devenir prêtre rédemptoriste l’amène vers des études en théologie à l’Université de Montréal.

« Il y a un chambardement là aussi. Les Rédemptoristes ont décidé de fermer leur institution théologique et de s’intégrer à la Faculté de théologie de l’Université de Montréal. On y retrouve des séminaristes, mais aussi des laïcs, incluant des femmes. On a fondé l’Association générale des étudiants de la Faculté de théologie et on a fait une grève de trois semaines en octobre 1968. On s’était donné comme mission de réviser les contenus qui nous étaient enseignés, on avait examiné de manière critique l’approche thomiste de l’époque, pour ouvrir sur le marxisme, l’existentialisme et divers courants de pensée de l’époque. 

Mais notre adversaire principal, c’était l’approche « top down », caractéristique de la théologie thomiste. On a voulu réenraciner la théologie dans la vie réelle, dans la vie concrète. Ça a été une révolution culturelle! Je présidais toutes les séances de l’assemblée générale de l’Association étudiante. C’étaient des moments très intenses. »

Un nouveau type d’étudiants socialement engagés en théologie

Le choix de la théologie est un engagement religieux d’abord porté par une communauté.

« On était un groupe de jeunes, on vivait en commune, on était une dizaine dans une petite maison. C’était un projet collectif, et on était très engagé dans les mouvements sociaux de l’époque, moi du côté du droit des locataires, des consommateurs. On partageait des nouvelles approches en philosophie, on s’intéressait à la théologie de la libération. On avait des professeurs très ouverts à la Faculté comme Jacques Grandmaison, Rémi Parent; plusieurs nous avaient appuyé au moment de la grève pour réviser de manière critique le programme d’enseignement. »

Des études doctorales à Paris 

En 1972, maîtrise en service social et en théologie complétées à l’Université de Montréal, Gérald va poursuivre des études doctorales à Paris.

« J’étais officiellement inscrit en théologie et aussi comme auditeur libre auprès de penseurs comme Althusser, à l’origine d’un courant de renouvellement de la pensée marxiste, Touraine, sociologue de l’action sociale et des nouveaux mouvements sociaux. Je faisais beaucoup d’allers-retours, c’était très stimulant. Ce que j’aimais de Touraine, c’est qu’il était un sociologue très attentif aux organisations de base qui constituaient le mouvement social. On venait de sortir de mai ’68, alors il examinait la relation du mouvement ouvrier avec le mouvement étudiant. J’apprenais beaucoup, je structurais ma pensée en abordant tous ces courants. » 

La mise sur pied d’un réseau des chrétiens progressistes

Dans ces mêmes années, le Réseau des politisés chrétiens avait été créé, avec Yves Vaillancourt, alors chez les jésuites. Gérald y était responsable de la Commission de théologie. Ce regroupement international était formé de latino-américains engagés aux côtés des couches populaires et attirés par la lutte socialiste. Initialement formé des 80 prêtres, il comptait alors près de 500 membres au moment d’adopter le nom de Cristianos por el socialismo en 1972. Un congrès aura lieu la même année à Santiago au Chili alors sous le gouvernement socialiste de Salvador Allende.

Louis Favreau (le poing en l’air, Pierre Lagrenade, Yves Vaillancourt et Karl Lévêque

« Je ne participe pas à ce congrès, Yves Vaillancourt dirigeait la délégation québécoise composé de Karl Lévêque, Louis Favreau et Pierre Lagrenade du Centre de formation populaire (CFP). Les réflexions des 400 participants laïcs et religieux en provenance des quatre coins du globe se focalisent alors sur la transition vers le socialisme, l’engagement des chrétiens au sein des luttes de libération et les conditions d’une alliance stratégique entre chrétiens et marxistes.

C’est le début d’une réflexion autour de relations égalitaires de solidarité entre le Nord et le Sud, c’est un mouvement très bien structuré. Chez les Rédemptoristes, il y avait aussi cette approche; on n’avait pas d’attitude colonialiste, les missionnaires qui revenaient des pays où la communauté était implantée parlaient la langue de ce pays. » 

On voit possiblement poindre ici une approche qui animera plus tard, dans un tout autre contexte cependant, le Fonds Solidarité Sud…

De la théologie au travail social et à l’organisation communautaire en CLSC

« Quand je me résume moi-même, je dis : j’ai fait la théologie pour comprendre le monde et le travail social pour changer le monde. C’est-à-dire: comment on travaille pour que le monde change en allant du côté des objectifs qu’on a, des idéaux qu’on porte. Ce passage s’est fait naturellement pour moi. J’étais préoccupé par la transformation concrète des réalités. » 

Gérald vit dans une petite communauté d’Hochelaga-Maisonneuve, comme prêtre qui n’a jamais eu de fonction ecclésiale en paroisse. Il quittera la prêtrise en 1977. C’est la distance et la déconnexion de l’Église catholique en regard des réalités du monde concret de son temps qui l’ont conduit, comme un grand nombre de prêtres et religieux alors engagés socialement, à mettre un terme à son engagement de religieux. La position des Rédemptoristes dans la guerre du Vietnam, où ils avaient eu une longue présence, l’avait rendu très mal à l’aise par rapport à son Ordre.  Gérald n’a pas rejeté pour autant les valeurs évangéliques qui l’avaient animé dans son engagement religieux, valeurs qu’il va continuer de porter dans ses engagements sociaux et professionnels tout au long de sa vie.

Entretemps arrive en 1974 le passage au CLSC dans Hochelaga-Maisonneuve (CLSC-HM), un des premiers au Québec. Le directeur du CLSC, Maurice Roy, avec qui il avait fait la contestation à la Faculté de théologie, le recrute alors comme organisateur communautaire salarié à plein temps.

Il y a déjà un syndicat dans le CLSC, le premier à s’être syndiqué. Rapidement, on lui a demandé d’assumer une tâche. Il devient vice-président à l’information, ensuite aux griefs.

Le syndicalisme, ce n’était pas du tout son profil ou son plan de carrière, mais comme il y a un syndicat, il assume sa part des responsabilités, comme ça interpelle très souvent l’organisation communautaire dans un CLSC. Le syndicat du CLSC-HM était affilié à la Fédération des affaires sociales et au Conseil Central CSN de la région du Montréal métropolitain.

« Le Conseil central organisait un congrès, comme à chaque année. On demande si quelqu’un veut y aller: personne! Alors la présidente, Nicole Laliberté, dit, « Gérald, tu devrais y aller ». J’y suis allé! Je connaissais le Conseil central, parce qu’avant d’être au CLSC, j’étais dans une association de locataires et les bureaux de la Fédération des locataires y était logés ».

Un engagement militant dans le syndicalisme qui n’était pas prévu

« C’est la période des ML (marxistes-léninistes) et des groupes politiques. En fait, il y avait onze groupes politiques à ce moment-là et ils étaient tous au Conseil central! Selon Gérald, ils avaient constitué « une slate », une liste de candidats pour prendre la direction du Conseil ou essayer d’avoir le plus de monde au Conseil syndical du Conseil central. 

D’autres tentaient de contrer cette tendance. Michel Chartrand était président, mais ne s’occupait pas de ça. C’est le secrétaire général Serge Demers qui s’en souciait. Il m’appelle à 3 heures du matin pour que je me présente à l’exécutif. J’accepte de compléter sa « slate » à la condition que je sois remplacé le plus rapidement possible. Je suis donc élu vice-président aux communications. Pendant plusieurs mois, rien ne se passe. J’ai fini par prendre les choses en main: je fonde un journal, L’unité, j’organise un cours de formation, je vais chercher des journalistes, je me démène jusqu’au congrès l’année suivante. C’est comme ça que je suis entré dans les instances de la CSN. J’ai l’habitude de dire : j’ai fait du syndicalisme parce que je suis un bouche-trou. » 

De fil en aiguille, la mouvance se développant, la CSN est appelée à avoir une grosse confrontation avec les ML au congrès de 1979. Face à cette mouvance avec laquelle il est en désaccord sur le fond comme sur les stratégies, Gérald prend appui sur le mouvement d’idées auquel il a été associé avec le Réseau des politisés chrétiens, lequel prônait une orientation de socialisme démocratique et nettement indépendantiste, sous l’appellation Socialisme et indépendance. Prenant le leadership dans la confrontation avec les ML, sa position l’a finalement emporté. Gérald deviendra président du Conseil central de Montréal de 1979 à 1982.

La solidarité internationale interpelle les militants du Conseil central 

«  À cette époque au Conseil central, à toutes les réunions, à tous les congrès, il y avait des militants politiques, des réfugiés du Chili, du Guatemala. C’est comme ça que je me suis éveillé à la solidarité internationale. 

Il y avait des organisations, tel le Comité Québec-Chili et le Secrétariat Québec Amérique latine (SQAL), Il y avait également un Comité de soutien aux réfugiés chiliens, À cause de la dictature du Général Pinochet il y a eu beaucoup de solidarité autour de réfugiés chiliens en plus du retour de Québécois qui ont dû revenir aux pays compte tenu de leur engagement dans le mouvement ouvrier et populaire de l’époque. » 

En juin 1975, des leaders du mouvement syndical et populaire et des organisations non gouvernementales (ONG) de Montréal convoquent une Conférence internationale de solidarité ouvrière qui réunira près de 500 travailleuses et travailleurs du Québec et du Canada, de même que 44 délégué-e-s représentant des mouvements syndicaux et de libération.  Il y avait des représentants  de toutes les sociétés qui étaient en lutte de libération nationale : beaucoup d’Africains, de Latinos, et également des mouvements de luttes anticapitalistes présents. Pour Gérald, cela a été la connexion entre son militantisme, les valeurs, les objectifs qu’il poursuivait et la réalité internationale. 

La mise sur pied d’un Centre international de solidarité ouvrière (CISO)

Au terme de cette conférence, le Centre international de solidarité ouvrière (CISO) voit le jour. Le CISO, lequel a récemment fêté ses 50 ans, contribue à ancrer la dimension internationale de la solidarité dans le mouvement syndical et populaire, tout en répondant aux demandes d’appui aux luttes que mènent ses partenaires du Sud.

« Le Conseil central de Montréal a beaucoup contribué au CISO, d’abord installé dans ses locaux. Le CISO recevait régulièrement des invités internationaux, on les invitait à participer aux réunions du Conseil syndical, du Conseil central, à l’Assemblée générale. On avait comme philosophie que le syndicalisme pratiqué par la CSN,  était un petit modèle en soi, à la jonction entre les préoccupations professionnelles et le développement des communautés et des régions. »

Gérald se rappelle que sa première manifestation à caractère international quand il était étudiant en théologie avait été contre la dictature au Brésil. La CSN avait des liens avec les organisations syndicales du Brésil qui se sont inspirées du fonctionnement démocratique de la CSN avec ses fédérations professionnelles, ses unions régionales et des services confédéraux disponibles pour l’ensemble des composantes : syndicats, fédérations et régions.

Le grand passage à la présidence de la CSN

En 1982, Gérald est élu vice-président de la CSN, alors dirigée par Donatien Corriveau. Celui-ci donne sa démission 14 mois plus tard et Gérald le remplace d’office.

« Le Conseil confédéral m’a élu à la présidence en septembre 1983. J’arrive à un moment où il y a beaucoup de tensions dans l’organisation, notamment entre le secteur privé et le secteur public. De plus je proviens d’un Conseil régional, celui de Montréal, le secteur le plus politisé de la centrale. Donc ça a pris un certain temps avant d’asseoir l’autorité et la crédibilité de ma présidence. » 

Il faut se rappeler le contexte au début des années ’80 où coexistent trois tsunamis selon Gérald:

  1. l’échec référendaire;
  2. la crise économique;
  3. l’imposition de décrets dans le secteur public par le gouvernement du Québec.

« L’échec référendaire : c’est l’échec du mouvement social progressiste porteur de l’intérêt général. Tout de suite après, c’est la crise économique: le taux de chômage triple dans plusieurs régions. À la CSN, on perd la moitié des syndiqués du secteur privé. Il y a une grave crise à la CSN entre le secteur public qui est en négociation et le secteur privé qui perd son monde. De plus, il y a « la ronde des décrets » du gouvernement Lévesque en 1982 : l’imposition par décrets de 152 conventions collectives dans le secteur public votés en une nuit. » 

La finance solidaire, version CSN

« À mon arrivée à la présidence de la CSN, j’ai eu une très longue conversation avec Léopold Beaulieu, trésorier de la centrale (devenu par la suite le président-fondateur de Fondaction (www.fondaction.com) en 1996, le fonds des travailleurs de la CSN). D’une certaine manière c’est lui qui m’a informé et formé à la finance solidaire ou collective. Je ne connaissais pas ça! Par exemple, c’est la CSN qui a mis sur pied en 1942 une mutuelle d’assurances de groupe, la SSQ (devenue Beneva) parce que les ouvriers ne pouvaient pas s’assurer. Les compagnies privées les refusaient. En outre au début du siècle, la CSN a aussi beaucoup contribué au développement de caisses populaires et de coopératives d’habitation. » 

Il y a à ce moment-là une crise au sein du mouvement Desjardins relativement aux caisses de groupes, c’est-à-dire des caisses au sein des entreprises par rapport aux caisses territoriales. À Québec, il y avait la Caisse des travailleurs qui souhaitait conserver son identité et songeait à créer une fédération pour conserver son identité.

Gérald prend la parole lors de l’AGA de la Caisse d’économie solidaire

« Au fil de nombreuses démarches, Desjardins a compris qu’il serait mieux de composer avec nous. La Caisse de Québec avait développé son pacte coopératif, alors c’était devenu une caisse autogérée; les salariés étaient en position de décider autant que les membres du Conseil d’administration. Pour moi, ça été un moment d’intense réflexion sur la finance, le pouvoir de gérer notre propre argent. On a instauré une vice-présidence pour les caisses de groupes. Cette caisse est aujourd’hui devenue la Caisse d’économie solidaire Desjardins, avec un chiffre d’affaires de 5 milliards de dollars, plus de 20 000 membres dont quelques 4 000 membres entreprises (syndicats, organisations communautaires et de solidarité internationale, coopératives, associations à vocation économique…) et plus de 16 000 membres citoyens. »

 

Gérald signe la préface de cet ouvrage sur la Caisse d’économie solidaire

« En termes de bilan, en lien toujours avec le développement économique et la finance solidaire, je suis particulièrement fier de trois outils collectifs de la CSN. On a d’abord regroupé les caisses dans lesquelles nos syndicats étaient impliqués; il y en avait une vingtaine, au fil du temps il y en a eu une vingtaine, on les a fusionnées: c’est devenu la Caisse d’économie solidaire Desjardins.  Une caisse qui a une vocation unique en son genre : le développement

  1. des entreprises de l’économie sociale,
  2. des finances individuelles responsables,
  3. et de l’économie sociale et solidaire internationale.

Une caisse dont le territoire s’étend sur tout le Québec. En plus, la Caisse se donne un mandat développer l’économie sociale et solidaire à l’international

Deuxièmement, en 1987, on a proposé la construction d’un fonds de gestionnaire des régimes de retraite, Bâtirente pour les syndicats du privé qui n’avaient ni les moyens, ni l’expertise pour le faire: Aujourd’hui, Bâtirente permet à 30 000 travailleuses et travailleurs, regroupés dans plus de 330 syndicats, de profiter de fonds de retraite adaptés à leurs besoins. Je rends hommage encore là à Léopold Beaulieu, artisan de premier ordre de cette réalisation.

Troisièmement, c’est la mise sur pied de Fondaction. On s’est inspiré du Fonds de solidarité de la FTQ pour le dispositif, sauf qu’on a donné une mission particulière à ce fonds: « On n’investit pas n’importe où, on investit avec une préoccupation environnementale et une préoccupation de participation des salariés à la gestion de leur entreprise. »

Le syndicalisme à la CSN pendant ses 16 ans à la présidence (1983-1999) 

La CSN et son influence sur des politiques publiques et sur des services de première nécessité

Gérald a présidé la CSN dans une période de décroissance, mais la CSN s’est néanmoins déployée pour faire avancer certaines politiques publiques.

« Malgré la décroissance de cette époque, c’est la période où les femmes ont fait leurs plus grands gains:  les luttes sur l’égalité salariale, pour qu’il n’y ait plus de discrimination entre les hommes et les femmes sur un même poste. Ensuite, l’équité salariale : on a ouvert le dossier, on l’a inscrit dans les sujets à discuter au Sommet socio-économique de 1996 du gouvernement du Québec. »  

Autre réalisation importante, la création de services préhospitaliers au Québec avec les ambulanciers. À l’époque, ce sont des policiers qui transportaient les blessés. Ils n’avaient pas la formation requise. 

« On a créé des coopératives, on a développé des programmes de formation maintenant offerts dans les cégeps, on a harmonisé, on a exigé qu’il y ait de vraies ambulances équipées. On a maintenant des services préhospitaliers au Québec dont la plupart se sont devenus des coopératives, sauf à Montréal et à Laval où le service est devenu un service public. »

Puis vont naître des centres de la petite enfance.  Pour Gérald c’est une autre fierté que la création des centres de la petite enfance, grâce au mouvement des femmes.

« Il y avait peut-être 2000 garderies au Québec. Je me disais, on va en syndiquer le quart et on va réussir à avoir une vraie politique publique. On en a syndiqué 16%, et ça a été suffisant pour donner un rapport de force aux garderies et ça a donné la politique de Mme Marois. »

De syndicaliste à professeur à l’UQAM en travail social : continuité et nouveaux défis

Après plus de 16 ans à la CSN, Gérald estimait qu’il « avait fait le tour du jardin et qu’il y avait une relève ». Ayant déjà enseigné notamment en travail social à l’Université de Sherbrooke, ce domaine l’intéressait. Les offres n’ont pas tardé:  une de l’École des relations industrielles de l’Université de Montréal et l’École de travail social de l’UQAM.

« J’ai choisi l’UQAM parce que, même si on y était moins bien payé, je ne me voyais pas en relations industrielles en train de critiquer ma propre pratique en milieu syndical. Il s’y trouvaient également des amis et compagnons de militantisme avec lesquels j’avais partagé l’avancée de la recherche, notamment en organisation communautaire et en économie sociale tant au plan québécois qu’international. »

Mise en perspective : l’économie sociale et la coopération internationale, deux incontournables dans le parcours de Gérald Larose

Pendant son mandat à la CSN, Gérald était déjà très proche de la Caisse d’économie solidaire. À partir du début des années 2000 jusqu’à aujourd’hui il a été membre de son Conseil d’administration et un de ses plus actifs promoteurs. De plus, avant de quitter la direction de la CSN, il a contribué à mettre sur pied un dispositif de coopération France-Québec en économie sociale, grâce à ses contacts avec le délégué général du Québec, son ami Michel Lussier, qui lui avait fait part du plan de séjour du Premier ministre français Lionel Jospin au Québec en décembre 1998.  Celui-ci lui avait proposé d’inclure une présentation des dispositifs québécois du dialogue social et du modèle partenarial, auxquels il avait participé lors des sommets socio-économiques de 1982 et de 1996. Il réussit à convaincre Michel Lussier qu’un tel sujet était digne d’intérêt pour un Premier ministre socialiste!

« En décembre 1998, toujours président de la CSN, c’est moi qui leur expose tous ces dispositifs du dialogue social et des rapports du mouvement syndical avec l’économie sociale : de la Caisse d’économie solidaire en passant par des coopératives funéraires, des coopératives d’habitation, etc. En est sortie une décision des Premiers ministres d’établir une coopération France-Québec en économie sociale. » Gérald Larose y sera désigné en tant que délégué officiel pour le Québec par le Premier ministre Bouchard, rôle assumé jusqu’en 2002. Autour de la table, en plus de la CSN, il y avait des coopératives et des organisations de l’économie sociale : le Chantier de l’économie sociale, le Conseil de la coopération du Québec, des mutuelles, des centres de la petite enfance, des coopératives funéraires, la Société Angus dans l’est de Montréal, etc.,) tous répartis en quatre collèges, face à leurs vis-à-vis français : opérateurs, gouvernements, mouvements sociaux, chercheurs. Ce fut durant trois ans un immense chantier de réflexion collective, d’où sont sortis des plans d’action qui ont favorisé les échanges France-Québec en matière d’économie sociale. » 

Une économie sociale et solidaire québécoise investie dans la solidarité internationale

Cette collaboration avec la France s’inscrivait dans un mouvement international plus large initié notamment par Humberto Ortiz, économiste péruvien militant et dirigeant de réseaux d’économie solidaire dans son pays. Se tiendra alors à Lima en 1997 une première rencontre, puis une autre en 2001 au Québec et une troisième au Sénégal lesquelles feront naître un Réseau intercontinental de promotion de l’économie sociale et solidaire (RIPESS). Gérald Larose fait partie de ces trois démarches. Dans le cadre de la seconde rencontre à Québec en 2001, il travaille à mettre sur pied avec Louis Favreau, René Lachapelle et Yves Vaillancourt, le Groupe d’économie solidaire du Québec (GESQ).

À la même époque, avec la Caisse d’économie solidaire et le GESQ, Gérald s’active pour la création des Rencontres du Mont-Blanc qui deviendront le Forum international des dirigeants d’économie sociale , qui existe depuis 2005.

« L’objectif, c’est de faire en sorte que les dirigeants des organisations se rencontrent, pour échanger sur leurs bonnes pratiques. Mais à l’origine, c’était aussi pour essayer d’interpeler les grandes structures internationales que sont l’Association internationale des coopératives, l’Association internationale des mutuelles, etc., qui ont des sièges à l’ONU, mais qui sont des structures passablement bureaucratiques. On voulait avoir une organisation militante de promotion de l’économie sociale et solidaire. »

Cette mobilisation aura permis de mettre sur pied au sein de l’ONU un « task force de l’économie sociale et solidaire », réunissant des représentants des grandes institutions de l’ONU (OIT, FAO, CNUCED, etc.), et, finalement, d’obtenir une déclaration de l’Assemblée générale des Nations unies reconnaissant l’économie sociale et solidaire en 2023.  La même opération a été menée du côté de l’OCDE et du côté de l’Union européenne. Pour Gérald, l’action qui était recherchée à ce niveau se devait d’être globale et à long terme, pour qu’il y ait de plus en plus d’États qui adoptent des lois reconnaissant l’économie sociale et solidaire. En plus du Québec, il y en a actuellement une quarantaine d’États dont beaucoup de pays africains grâce notamment à la promotion par des amis Sénégalais dont Abdou Salam Fall.

Le Fonds Solidarité Sud et le FISIQ : quand la coopération Nord-Sud du Québec s’investit dans l’économie

Marie-Rose et Gérald nous reçoivent au Lac Montjoie. Ce dîner est à l’origine de la naissance de notre réseau dans le grand Montréal

Dès que le projet de FSS a été énoncé, au début des années 2010, Gérald s’est senti interpelé.

« Le FSS est une innovation sociale dans la continuité de l’engagement que des militants ont eu toute leur vie, ils et elles peuvent contribuer, comme retraités ou préretraités, en continuant de militer en faisant militer leur argent et leur expérience professionnelle. »

Selon Gérald, le FSS a interpellé la Caisse d’économie solidaire Desjardins pour jouer son rôle au plan international en conformité avec sa mission de promouvoir l’économie sociale et solidaire au Québec et ailleurs.  À titre de président de la Caisse d’économie solidaire, Gérald a facilité l’appui du Groupe MCE Conseils au FSS en matière de gestion et de planification financière.

Si le FSS apparaît aujourd’hui une innovation sociale au service du développement d’entreprises d’économie sociale et solidaire, du développement local et régional à l’international, il a aussi amplement contribué à la réflexion et au déploiement du Fonds d’investissement solidaire international du Québec (FISIQ), en mettant de l’avant des exemples similaires en France (la SIDI) et en Belgique (Alterfin).

« Avec le FSS et le FISIQ, on donne des mains à ce qu’on appelait jadis la charité ou la générosité ». Au plan international, l’action des ONG vise d’abord à donner, mais le don a aussi le défaut « si on oublie qu’il ne suffit pas de donner ».  « Il faut aider les gens à s’outiller pour qu’ils n’aient plus besoin de nous. Avec la rotation des fonds par les prêts du FSS et du FISIQ, on peut y arriver. L’argent circule de manière à renforcer les collectivités, c’est ce qui est le plus important, parce que ça donne des mains à la solidarité ».

Lac-à-l’épaule du FISIQ en novembre dernier. Étaient présents : Gérald Larose pour la Caisse d’économie solidaire, de même que Janvier Cliche, Louis Favreau et Nathalie McSween pour le FSS.

Pour Gérald, les « démons » de la coopération internationale sont le bureaucratisme, « qui génère une dépendance aux fonds publics » et le mimétisme, quand on nous oblige à faire les choses comme les entreprises privées, comme si nous étions en affaires.

« Je pense qu’on n’est pas en business, on est là à travailler d’égal à égal, à faire en sorte que les gens s’outillent, s’équipent à leur manière. »

Ces démons risquent d’handicaper davantage les ONG dans les temps plus difficiles où on coupe radicalement les budgets de l’aide publique au développement.

« Ce qui exige d’être plus forts, plus autonomes avec des moyens accrus comme ceux que mettent de l’avant le FSS et le FISIQ. » 

Il ne manque pas de signaler les dérives de projets canadiens à l’international où l’aide sert davantage les intérêts canadiens que ceux des populations locales que ce soit en Haïti après de tremblement de terre de 2010, où on néglige de former une main d’œuvre capable de participer à la reconstruction ou encore au Gabon avec de gros investissements pour le forage de puits sans prévoir l’entretien par du personnel local formé à cette fin.

Son regard sur le monde actuel : est-il toujours optimiste?

Malgré son optimisme, Gérald se déclare franchement inquiet de la situation mondiale actuelle :

« D’abord, les « grandes messes » (les COP) qui permettaient la circulation d’idées et les débats du monde entier dans les médias où, quand tu émettais une idée, elle circulait, elle était contestée, tu pouvais t’amender, mais il y avait un débat. Ces grandes messes sont aujourd’hui fractionnées par le numérique, transformées en milliers d’îlots qui se parlent très peu, où la force des algorithmes amène à toujours enfoncer le même clou. »

D’autre part, les acquis de la dernière décennie et de l’après 2’ guerre mondiale, sont menacés, et en premier lieu le droit international :

« Des États voyous, ce n’est pas nouveau, mais au lieu de faire semblant de respecter ce droit, ils se vantent maintenant de le transgresser en jouant avec de gros morceaux de notre avenir collectif, militaire, sécuritaire et écologique. » 

Enfin, une autre inquiétude lui vient soit le retour de l’obscurantisme religieux :

« J’ai connu le religieux, mais là c’est le religieux obscurantiste qui revient. Le projet religieux d’Israël ou le projet religieux du Hamas, ce sont des projets obscurantistes et c’est antagonique.  Ces obscurantismes-là, ça ne recule pas, ils vont aller au bout, et ce qui pourrait les retenir, c’est le droit international, qu’ils ne respectent pas. » 

Le plus grave danger demeure l’état de la planète :

« C’est la vie sur terre qui est mise en péril. Au Québec, on connaît des reculs au plan des mesures environnementales, cible de réduction des GES, etc.  On serait bien mieux placés de poursuivre notre lancée pour une économie verte. Quand les nuages vont se dissiper, nous, on sera en avant, dans le peloton de tête ».

Une lueur d’espoir pointe quand même! Gérald revient tout juste du Forum mondial sur l’économie sociale à Bordeaux, forum auquel plus de 10 800 personnes représentantes de 907 villes et 109 pays participants.  Il y a constaté beaucoup d’initiatives, d’innovations et une volonté ferme de faire les choses autrement.

« Actuellement, avec leur poids, les grands décideurs peuvent faire du dommage, c’est certain.  Et puis, on a l’impression qu’on va être obligé de recommencer à faire des luttes pour des causes qu’on pensait acquises.  Non, tout n’est pas perdu! Mais il faut être très vigilants. »

Il y aurait tant d’autres choses… On pourrait continuer encore longtemps! Ce sera, qui sait, pour une autre fois!

Quelques références : des écrits, des conférences, des témoignages…)

 

Entrevue réalisée par Évelyne Foy et Clément Mercier.
Montage : Louis Favreau